this used to be photo

Le Nouvelliste

Gourde forte: l’inquiétude grandit au sein du secteur de la sous-traitance

Sept. 28, 2020, midnight

La soudaine appréciation de la gourde par rapport au dollar (121 gourdes 50 pour un dollar le 17 août 2020 contre 70 gourdes pour un dollar le 26 septembre) et l’impossibilité de faire des prévisions sur l'évolution du marché des changes donnent des sueurs froides à certains acteurs économiques. Des entrepreneurs du secteur textile ont alerté les autorités sur les conséquences néfastes que peut avoir cette situation sur plus de 54 000 emplois. Dans une correspondance adressée notamment au président de la République, au Premier ministre et au gouverneur de la banque centrale, la Chambre de commerce coréenne en Haïti (KOCHAM), à son tour, fait part de ses préoccupations. « En ce moment, nous voulons communiquer nos principales préoccupations qui nous entourent en 2020 pour chacun de nos investisseurs et entreprises étrangères. D'abord avec la situation mondiale de COVID-19, nous avons subi de grosses pertes, la plupart des clients ont réduit leurs commandes, laissant nombre de nos usines sans production et de nombreux employés se sont retrouvés sans emploi. Cependant, en dépit de toutes les difficultés, nos investisseurs et les entreprises coréennes continuent sans se reposer à garantir l'emploi dont la nation haïtienne a besoin. Mais la «panique» provoquée par l'appréciation récente et sans précédent de la monnaie nationale (gourde) en référence au dollar américain est bien plus que toutes les autres préoccupations pour continuer à opérer en Haïti », écrit le KOCHAM.  Cette chambre de commerce qui regroupe 12 entreprises, pourvoyeuses de plus de 35 000 emplois, se dit très préoccupée par la situation et les résultats qui peuvent en découler. «  Nous sommes très préoccupés par cette situation où, en moins de deux semaines, l'appréciation a été de plus de 40% de la monnaie nationale, et cette situation nous fait ressentir et comparer ce qui s'est passé de "similaire" en République dominicaine de 2004 à 2005 où nos investisseurs et entreprises coréens ont été contraints de fermer. Ce qui a provoqué plus de 100 000 chômeurs », alerte la chambre.  Plus loin, la chambre coréenne a sollicité des autorités un maximum d’actions et d’efforts pour régulariser cette situation. « Nos investisseurs ont besoin d'un signal très clair de la part des gouvernements haïtiens et des institutions concernées avant d'aller de l'avant avec toute décision », conclut la lettre.  Giri Chandrasena, responsable de MAS Akansyèl S.A. de Caracol, est lui aussi préoccupé par l’instabilité du marché des changes. Il l’a fait savoir dans une correspondance adressée aux autorités haïtiennes le 25 septembre. « Je voudrais très respectueusement aborder avec vous notre grande préoccupation concernant la dépréciation du dollar américain par rapport à la monnaie nationale, la gourde haïtienne (HTG). Aujourd’hui, le niveau actuel de la gourde ne permet pas au secteur d’exportation de survivre et peut causer des dommages irréversibles à la compétitivité du pays, s’il se maintient beaucoup plus longtemps. Une grande partie de la population en Haïti se bat pour sa survie, jour après jour, avec des opportunités limitées de gagner sa vie de manière durable. Ils souffrent et nous pensons que les politiques économiques du pays devraient attirer et retenir les investissements étrangers et aider à créer des emplois valables pour aider les citoyens. Haïti a une opportunité unique, étant à seulement deux (2) heures d’avion de la plus grande économie du monde. Nous opérons en Haïti avec d'énormes défis et les politiques monétaires à l'heure actuelle ne rendent pas notre survie viable, dans cet environnement post-COVID. Pour mettre les choses en perspective, nous perdons environ 100 000 USD chaque mois sur la base de nos budgets 2019-2020 établis en septembre dernier. Nous fournissons des dispositions pour les écarts médians dans les deux sens, mais ce que nous constatons actuellement sur le terrain est sans précédent et ne suit aucun schéma éprouvé. En tant qu'organisation, nous pouvons gérer les mauvaises nouvelles dans des limites raisonnables, mais une appréciation de la monnaie locale de près de 50% sur une période de deux mois est inouïe. Ce niveau d'incertitude empêche une entreprise d'exportation de survivre », explique Giri Chandrasena. Plus loin, le responsable de MAS Akansyèl S.A. a fait savoir qu’à cause de la pandémie de COVID-19, les habitudes d'achat ont changé et la demande des biens a été considérablement réduite, ce, analyse-t-il, en raison du chômage endémique et de l'incertitude économique. « Nous vous exhortons à prendre le contrôle de cette situation et à utiliser une politique monétaire appropriée pour ramener le taux à un niveau qui permette au secteur d'exportation de survivre et de concurrencer d'autres pays », a exhorté Giri Chandrasena.  Dans cette lettre ouverte, Giri Chandrasena a fait une présentation de MAS Akansyèl S. A. « C’est une filiale de MAS Holdings. MAS Holdings, étant le plus grand conglomérat de vêtements au Sri Lanka, est également opérationnel dans dix-sept (17) pays différents à travers le monde. L'opération en République d'Haïti a été réalisée dans le cadre de notre stratégie d'expansion dans l'hémisphère occidental. Nous exploitons cette installation dans le Nord d'Haïti depuis juin 2017. Nous donnons un emploi à temps plein et durable à environ mille trois cents (1300) membres de l'équipe tout en veillant à offrir le même niveau de service et de qualité à nos marques premium, comme nous le faisons partout ailleurs dans le monde. Nous sommes actuellement sur une liste d'attente de la BID / UTE, pour deux (2) bâtiments d'usine supplémentaires afin de multiplier par trois nos activités, d'ici la fin de 2022 à l'intérieur du parc industriel de Caracol (PIC) », a-t-il fait remarquer.  Fernando Capellan, le patron du Grupo M, propriétaire de CODEVI, a lui aussi fait part de ses préoccupations. Il lui a aussi adressé une correspondance dans laquelle il a exprimé ses craintes de ne pas pouvoir maintenir les emplois actuels de ses usines ni de les faire croître comme prévu. L’actuelle appréciation de la gourde face au dollar peut entrainer une perte de la compétitivité et la faillite généralisée de beaucoup d’entreprises, a poursuivi Capellan, alertant les autorités haïtiennes sur cette situation dangereuse mettant en péril une quantité importante d’emplois dans le secteur. Dans notre cas, nous avons fait un budget et fixé nos prix avec un taux de change projeté de HTG98.00 x 1USD pour l’année fiscale 2019-2020.  À mesure que la dévaluation se poursuit, des ajustements de lieu sont naturellement apportés aux salaires de nos employés, en particulier ceux qui travaillent pour la production. Cependant nous avons vu comment au cours de cette semaine la devise a atteint HTG70.00 X 1USD, ce qui est financièrement insoutenable, devenant un coup mortel pour nos entreprises et notre secteur. Cela se traduira par une réduction rapide et drastique de nos effectifs compte tenu de l'impossibilité de payer pour nos opérations et l'achat d'intrants de production, sans parler de l'impact négatif que cela aura sur la chaîne d'approvisionnement en raison de la baisse de l'activité économique dans le secteur », a longuement exposé Fernando Capellan dans une lettre adressée au président Jovenel Moïse, au Premier ministre Joseph Jouthe, au ministre du Commerce Jonas Coffy et au gouverneur de la banque centrale Jean-Baden Dubois. Après avoir attiré l’attention des autorités haïtiennes sur sa « grande inquiétude au sujet de l'appréciation de la monnaie nationale (gourde) par rapport au dollar, et des conséquences terribles et irréversibles que cela pourrait entraîner au niveau économique, productif, politique et diplomatique, et au niveau de la population en général si les actions correctives ne sont pas prises de toute urgence », le président de CODEVI, Fernando A. Capellán, signataire de cette correspondance, s’est fait un devoir de leur rappeler l'expérience vécue en République dominicaine en 2004 et 2005, où dans ce même scénario 115 000 emplois formels ont été perdus, uniquement dans le secteur du textile. « 15 ans plus tard, ces emplois n'ont toujours pas été totalement récupérés, générant un effet multiplicateur négatif dans tous les autres secteurs économiques compte tenu de la perte de la capacité d'achat et de paiement desdits salariés », a averti l’homme d’affaires dominicain dans sa correspondance tout en faisant remarquer que les produits de première nécessité n'ont pas connu de diminution proportionnelle à l'appréciation de la monnaie. La différence avec la République dominicaine pendant ces années, a renchéri Capellan, le secteur touristique et d'autres secteurs de l’économie n’ont pas souffert autant que les usines textiles. Par contre, en Haïti, la génération de devises provient presque exclusivement des transferts de la diaspora et de l’exportation des usines textiles, a-t-il souligné.   Invité à l’édition du week-end de Panel Magik, Wilhelm Lemke, président du conseil de l’Association des industries d’Haïti (ADIH), a lui aussi alerté sur les conséquences de l’instabilité du marché des changes sur l’économie. « On a besoin de stabilité et de prévisibilité dans l’économie. Quand la gourde est appréciée ou dépréciée subitement et rapidement, cela crée une instabilité. Avec l’appréciation de la gourde, tous les secteurs de l’exportation, l’agro-industrie, les bénéficiaires des transferts d’argent de l’étranger, en souffrent. C’est un impact général sur l’économie de manière générale. Nous sommes en train de travailler avec les autorités monétaires pour stabiliser le taux. Ce qui va bénéficier à toute l’économie. Le secteur de l’exportation ne peut pas continuer ainsi. La situation est extrêmement grave. Ce n’est pas souhaitable de perdre 54 000 emplois », a-t-il fait savoir.