Le Nouvelliste
Continuité : abitid se vis
Nov. 14, 2019, midnight
Oswald Durand, l’un des rares au XIXe siècle à poser des questions sociales dans sa poésie ; Roumain, Regnor Bernard, Alexis, Castera, Saint-Amand, Lespès, nombreux sont-ils, romanciers et poètes, qui attiraient notre attention sur les injustices qui caractérisent la société haïtienne et l’impossibilité d’une construction collective sans un effort vers l’égalité. Mais abitid se vis. De l’enfant en domesticité au paysan penché sur sa terre, de l’enfant des rues à l’éternel chômeur, nous n’avons fait dans nos consciences que des éléments d’un paysage habituel, si habituel que nous l’avons considéré comme naturel. Nous avons utilisé des mots et des expressions comme « l’école haïtienne », « la culture haïtienne », «la République d’Haïti », pendant que nous disions que la religion de la majorité des Haïtiens n’était pas une religion, que la langue de tous les Haïtiens n’était pas une langue. Pendant que nous n’avons jamais considéré des gens réduits à la condition de subalternes ou de dominés comme notre prochain ou nos égaux en droits. Il y a encore, dans certains médias, dans certains discours, un « nous » qui n’inclut pas cette majorité considérée comme une horde d’envahisseurs. On ne nous a pas dit que ceux-là aussi, c’est notre prochain. Nous savons tous qu’une construction nationale, républicaine, nécessite une rupture. Mais nous sommes encore nombreux à être trop pris dans nos petites activités qui nous assurent une reproduction à l’identique. Nous n’osons pas nous demander la place qu’elles tiennent, les effets qu’elles ont, si elles participent du changement moralement et politiquement nécessaire, si nous possédons en nous une once d’humanisme, ou si elles contribuent à reproduire cette société dans laquelle l’injustice est la loi. Même dans cette conjoncture où la majorité réclame le changement, la rupture, nous sommes quelques-uns à n’avoir pas conscience que cette société fondée sur l’inégalité que le gang PHTK a poussée vers l’horreur ne peut plus produire du consentement. Ou c’est encore pire, nous ne nous posons pas la question du consentement parce que nous n’avons jamais considéré ceux qui souffrent le plus comme des individus, des voix, des humains au même titre que nous. Nous sommes surpris de les entendre. Nous avons peur. Peur d’être dérangés dans notre petit français-maison, dans nos mœurs aliénées. Peur qu’ils se rapprochent. Et nous voilà prêts, par peur, à sauver nos petites activités, notre petit confort, nos rituels de petits-bourgeois, à servir de complices à n’importe qui et n’importe quoi, pourvu que rien ne change. Aujourd’hui, plus que jamais, se pose pourtant à la conscience la question de la place de chacun de nos actes dans ce combat entre changement et continuité. C’est là que se mesure notre humanisme. Il se pourrait que ce soit la seule mesure retenue par l’Histoire.