Le Nouvelliste
L’émeute d’une meute d’affamés
Aug. 7, 2020, midnight
Taux de change de la gourde par rapport au dollar, inflation galopante, dette publique, rareté de devises, baisse de recettes fiscales, déficit budgétaire… ces notions pointues, donc, abstraites, manipulées par les économistes dans leurs analyses socioéconomiques expertes, ne traduisent plus la dure réalité que vit désormais l’écrasante majorité de la population haïtienne. Elle vit une situation de misère agressive et abjecte, induite par toutes les restrictions des mois de « peyi lòk » couplés à ceux de confinement en raison du passage de la pandémie Covid-19. Cette misère montre déjà ses griffes et ses dents, annonçant l’émeute prochaine d’une meute d’affamés auxquels vont, certainement, se joindre, pour un cocktail explosif, les insatisfaits, les déçus de la politique conduite par l’administration Moise/Jouthe. L’achat des produits de toute première nécessité, des produits alimentaires de base, s’avère plus que difficile même pour les familles qui, hier encore, pouvaient se targuer de faire ou de donner à manger, deux fois par jour, au moins, à leurs enfants et dépendants. Que dire de cette masse de déshérités, de chômeurs qui vivaient, au jour le jour, et mangeaient, des fois, un jour sur deux ! Il y a longtemps que nous, du Rassemblement des Démocrates, Nationaux Progressistes (RDNP), n’avions cessé de prédire la catastrophe humanitaire que va charrier la Covid-19, si une sérieuse gestion n’est pas faite de son passage, en vue d’atténuer ses effets désastreux sur la situation socioéconomique globale du pays. Nos prévisions n’étaient pas celles de prophètes de malheur, mais se basaient sur la baisse totale des activités des secteurs formels et informels, sur les possibles anticipations des principaux acteurs économiques. À cela, il faut ajouter l’impossible reprise des activités productives et la relance des petites et moyennes entreprises, en raison du rationnement drastique du courant électrique ; disons, pour certaines zones, l’absence totale d’énergie depuis plus d’un mois. Des petites et moyennes entreprises sont au bord de la faillite, des ouvriers sont à la rue, augmentant le taux de chômage déjà catastrophique dans le pays. Aucun élan de solidarité ne se manifeste du côté des possédants vers les défavorisés. Au contraire, certaines entreprises de biens et de services, sans sourciller, annoncent à leurs clientèles qu’elles seront contraintes de payer leur facture en devise étrangère ou son équivalent en gourde. Un ajustement de prix allant jusqu’à plus de 50%, ressenti déjà dans les marchés publics, dans les rayons des supermarchés, dans les tarifs d’abonnement de téléphonie mobile, dans le secteur de la construction… Certains propriétaires de maison ont même augmenté le prix du loyer et envisagent de déguerpir les locataires délinquants… Aucune mesure gouvernementale n’est prise pour éteindre les foyers de conflit latent, de tension potentielle. La tendance vacille entre « faire semblant » et « faire le mort ». Selon vous, quelle décision doivent prendre les directeurs d’école et de centre universitaire du secteur privé ? Faut-il qu’ils demandent aux parents le paiement de la scolarité des mois de confinement ? Faut-il exiger d’eux qu’ils payent, à leur tour, comme dans le secteur public, tous les employés, enseignants et professeurs ? Il fallait absolument que les autorités de l’État en parlent pour prévenir les dérapages dans ce secteur sensible qui prépare sa réouverture prochaine. Il y a longtemps que nous, du RDNP, suggérions aux responsables de l’État de prendre des mesures économiques, financières, en fonction du passage du Coronavirus qui a, irréversiblement, changé le cours des choses à travers le monde. D’oser prendre des mesures d’accompagnement de la population, visant, particulièrement, le soulagement de la misère annoncée des classes moyennes, des masses défavorisées ; à défaut d’application de politiques publiques pouvant s’affronter aux nouvelles données économiques et financières mondiales. Récemment, nous avons salué favorablement le réveil timide d’institutions, de personnalités de la société civile. Cette renaissance doit être totale; elle doit s’inscrire dans la constante politique d’une prise en main du destin du pays en vue d’éviter des troubles politiques aux conséquences incalculables et, au final, de conduire la population vers la direction du chemin et des chantiers des espérances concrètes, à partir des voies et moyens démocratiques, pacifiques. L’émeute, plus que prévisible, d’une meute d’affamés, de militants politiques, de compatriotes déportés ou rapatriés volontaires, peut causer de grands dommages collectifs et individuels irréparables, et saper, sans ménagement, les vieux fondements, déjà mal assurés, de l’État haïtien. Nous, du RDNP, appelons les forces vives et saines, les citoyens et citoyennes conscients de cette dégradation morale de la société, de cette pourriture du tissu social, de vaincre leur torpeur, leur apathie, pour s’affirmer Grenadiers à l’assaut des poches grandissantes de misère, Guerriers de lumière contre le règne des ténèbres, Magistratures morales face à la montée en force de l’immoralité. Haïtiennes, Haïtiens, vous avez le devoir et le droit de vous indigner de la dégénérescence de votre pays. Pour les Aïeux et pour l’avenir de nos enfants. Ensemble, ensemble, ensemble, jusqu’à la victoire finale. Met men pran desten nou anmen. Eric Jean Baptiste Secrétaire Général du RDNP