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Le Nouvelliste

« Ne tenir dans la main de personne »

Oct. 2, 2020, midnight

« Ne tenir dans la main de personne, être l’homme de son cœur, de ses principes, de ses sentiments : c’est ce que j’ai vu de plus rare ». (Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, Maximes, Pensées, Caractères et Anecdotes, 1795). À la lumière de cette pensée, réfléchissons un instant sur la responsabilité du clerc. Les clercs sont les personnes instruites qui « parlent au monde dans le mode du transcendant et auxquels j’ai le droit de demander compte de leur action en tant que tels ». (Julien Benda, La Trahison des Clercs, Ed. Grasset, 1927, p. 137). Le clerc reçoit en charisme le don du savoir mais trahit sa mission s’il se cloître dans la solitude de son étude, dans une espèce de contemplation narcissique. Il se doit de porter la parole dans la société, d’être le sel de la terre et d’éclairer le monde. Comme le rapporte l’Évangéliste Luc, « personne, après avoir allumé une lampe, ne la met sous un lit ». (Luc 8 :16). Il sera demandé aux clercs des comptes sur leur silence quand il aurait fallu dénoncer les tares sociales ou les horreurs des idéologies. Il leur sera demandé des comptes sur leur égoïsme s’ils n’auront pas transmis les connaissances dont ils ont reçu la grâce. Un clerc imprégné de sa mission ne ménage pas sa peine pour enseigner, expliquer, dénoncer. Face à la meute de ceux aux convictions changeantes, il fait toujours front, au risque de déplaire et au prince et à ses critiques. Ici réside sa véritable vocation. Tel un chirurgien, plonger dans la plaie purulente de notre société inégale, diagnostiquer sans complaisance, localiser et extraire le pus, soigner vigoureusement, rejeter les pansements artificiels, amputer, s’il le faut. Un bistouri n’est pas fait pour caresser. Et dans un pays comme le nôtre, allier l’action à la pensée, celle-ci guidant celle-là, descendre dans l’arène et mouiller sa chemise. Dans le chemin obscur et escarpé, tenir la lampe allumée et encourager, bras contre bras, une cordée puissante plutôt qu’une mêlée suicidaire. La tâche est ardue et paraît décourageante. Mais un pays ne grandit pas parce qu’il choisit ce qu’il est facile de faire. Un pays fait rêver ses citoyens par la grandeur des défis qu’il se donne et l’ardeur à en résoudre les difficultés. Ce que d’autres, ce que nos voisins de la Caraïbe ont pu faire, nous le pouvons, nous le devons.  Les valeurs d’effort, d’intégrité sont souvent comme des gouttes de pluie s’abattant sur un glacis, un béton surfacé par l’égoïsme, le matérialisme et, pour beaucoup de jeunes, un nihilisme nourri par le désespoir dans le futur qui les pousse à se réfugier dans des paradis artificiels. Une averse qui ruisselle sur le béton pour aller se perdre dans les égouts. Le glacis paraît impénétrable mais, quelques jours après, par un interstice presque indécelable, point une petite herbe qui fera un grand acajou. Là est la responsabilité du clerc : malgré le glacis, espérer les interstices.