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Le Nouvelliste

A la rencontre d'adolescentes survivantes de viol

Aug. 10, 2020, midnight

A 16 ans, Sisi* a déjà été violée durant cinq jours à plusieurs reprises. L’adolescente habitait avec ses parents à La Saline. A cause des conflits armés, la famille, comme plusieurs dizaines d’autres, s’était réfugiée sur la place d’Italie dans les parages du Parlement et de la Primature. C’est là que Sisi va vivre l’expérience la plus cruelle de sa vie, qui l’aura marquée à jamais. Le jour de son anniversaire, l’adolescente a été violée par des hommes armés sous le regard impuissant de sa mère qui a été violée à son tour juste à côté. Peu avant, le père de la famille était extrait de force de l’abri, puis battu. Les hommes armés sont repartis avec Sisi qui allait être séquestrée et violée durant cinq jours avant d’être relâchée. « C’était un réel cauchemar. J’ai pensé plusieurs fois au suicide parce que j’ai été vraiment traumatisée», confie Sisi, rencontrée à Carrefour-Feuilles avec d’autres jeunes filles de son âge, toutes abusées sexuellement. Aujourd’hui, Sisi semble aller mieux. Dans le cadre d’un projet de renforcement de la résilience des communautés mis sur pied par Rapha House Haïti à Carrefour-Feuilles, Sisi et ses parents ont été relogés dans un autre quartier de Port-au-Prince. Avec l’appui d’une psychologue et d’un travailleur social, comme d'autres survivantes de viol elle apprend à vivre avec les cicatrices.   Rose*, 17 ans, habitait, elle aussi, à La Saline avec sa mère. Contrairement à Sisi, elle ne vivait pas à la place d’Italie, mais dans la bicoque de ses parents. Un soir, tout a basculé. « On était trois filles, on bavardait à la tombée de la nuit devant chez nous dans un corridor quand trois hommes armés nous ont approchées, raconte Rose. A peine allait-on s'enfuir, ils ont sorti leurs armes. L’un d’entre eux s'est écrié: ‘’Chak nèg yon fanm (un homme, une fille). Ils se sont disputés sur le choix des filles. Ils nous ont emmenées de force dans une pièce. Je portais une jupe, mon agresseur l’a arrachée. Je hurlais; il m’a giflée et m’a menacée de mort si je continuais à crier. A même le sol, l’une à côté de l’autre, ils nous ont violées avant de nous relâcher quelques minutes plus tard. » A son retour, Rose n’a rien dit à ses parents. « J’avais honte de rapporter ce qu'il s'était passé à mes parents. J'ignorais comment m'y prendre. Ils l’ont su des parents des autres filles», confie l’adolescente, qui dit se sentir « beaucoup mieux aujourd’hui ». Elle a été également relogée dans un autre quartier de Port-au-Prince.   Outre La Saline, des adolescentes subissaient aussi la fureur du gang de Tije (Jean Sony de son vrai nom) dans les hauteurs de Carrefour-Feuilles. Gina*, 19 ans, peut en témoigner. Alors qu’elle revenait de sa routine de vente de pain pendant les vacances d'été, elle a été emmenée de force en plein jour dans une pièce par un soldat de Tije qui l’a violée. Sans préservatif. « Il m’a giflée quand je lui ai demandé d’utiliser un préservatif », se souvient la jeune fille. Elle a dû fuir la zone avant de revenir après la mort du caïd Tije, tué lors d'un échange de tirs avec des agents de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI) le 30 avril 2019, à Delmas 83.  « Aujourd’hui, j’ai appris à vivre à nouveau », lance Gina. Benjamine d’une famille de sept enfants, Jenny* habite aussi à Carrefour-Feuilles. Alors qu’elle accompagne deux amies un soir pour aller faire des emplettes, elles sont toutes capturées par un groupe d’hommes armés. Elles sont violées tour à tour dans un corridor obscur avant d’être relâchées plusieurs minutes plus tard. « Je portais une jupe, je ne voulais pas leur laisser faire, ils l’ont arrachée, m’ont battue avant de me violer », rapporte Jenny. Deux des trois amies ont quitté le quartier pour y revenir plusieurs mois après, et une autre, incapable de supporter les séquelles de toutes sortes, s’est rendue illico en République dominicaine. Les histoires de ces filles se ressemblent. T-shirt jaune, jeans bleu délavé, Lèlène*, 16 ans, a subi, elle aussi, les abus des gangs de Tije. A 15 ans, la fille d’1 m 60 à peu près a été capturée, en plein jour, par deux hommes armés qui l’ont violée dans une maisonnette inhabitée. « J’ai tout de suite raconté l'incident à mes parents qui m’ont emmenée à l’hôpital, s'épanche-t-elle. J’ai dû quitter le quartier et revenir plusieurs mois après la mort de Tije. » Elève de NSII, Sonia* n’aime pas trop parler de cet après-midi du 28 mai 2019. « Je ressens une forte migraine à chaque fois que je dois en parler », dit-elle. Cette fois, son agresseur était une connaissance du quartier, qui n’était pas apparemment membre du gang de Tije. Juste après avoir pris sa douche derrière un pan de mur, Sonia, qui était seule chez elle ce jour-là, a été violemment jetée sur un lit puis violée. Cette fois, l’agresseur a été arrêté, mais le procès n’a jamais eu lieu. « Je ne sais même pas si la personne est encore incarcérée, doute-t-elle. Nous n’avons aucune nouvelle de lui. » Aujourd’hui, les filles passent une grande partie de leur temps avec une psychologue et un travailleur social qui les aident à surmonter leurs traumatismes. « C’est une expérience particulière avec un groupe particulier », confie Valéry Auguste Jason, psychologue de formation, assurant que la prise en charge est faite, mais qu’il faut encore davantage en termes de suivi. Selon les responsables, ce projet de résilience aux communautés vise à fournir un appui psychosocial et à renforcer la résilience socio-économique des mineurs ayant survécu à la traite et à l'exploitation sexuelle au sein de groupes de personnes déplacées à l'intérieur du pays (PDI) issus de communautés touchées par la violence des gangs dans la région de Port-au-Prince. « Le projet prévoit aussi de promouvoir des services de suivi pour vingt-cinq survivants qui résidaient auparavant dans les quartiers de La Saline et de Carrefour-Feuilles et qui ont été chassés de ces communautés par des groupes armés ou des situations liées à des activités criminelles organisées », souligne un responsable.   « On leur apprend à reprendre goût à la vie. On sollicite aussi les parents afin d’aider leurs enfants à surmonter ces traumatismes », souligne Samuel Richard, travailleur social, au chevet des filles depuis environ trois mois. Ce jour-là, quelques parents sont présents dans l’espace. Dans une autre salle, ils suivent une formation sur le développement des petites entreprises, le financement et la responsabilité financière, entre autres. Aujourd’hui, les parents essayent eux aussi d’oublier les atrocités subies par leurs filles. Aucun d’eux n’osait affronter les gangs. Le seul choix était de partir, pleurer, souffrir en silence... * Les prénoms utilisés dans le texte sont tous des prénoms d'emprunt.