Le Nouvelliste
Taux de change : précarité et pauvreté engendrées par les politiques publiques
March 25, 2021, midnight
Le 10 mars dernier, le Premier ministre a.i. Joseph Jouthe, portant son chapeau de ministre de la Planification et de la Coopération externe (MPCE), a participé à une discussion tenue au sein des Nations unies sur les besoins humanitaires en Haïti. Plus spécifiquement, ces discussions portaient sur le plan de réponse humanitaire pour Haïti et ont servi à souligner le besoin d’une augmentation du financement y relatif. Le gouvernement haïtien et la communauté humanitaire cherchent à mobiliser une enveloppe de près de $ US 240 millions. Comme pour démontrer que le gouvernement jouait sa partition dans les réponses à apporter aux besoins alimentaires de la population haïtienne, Monsieur Jouthe a eu à faire, dans son intervention, l’éloge de la politique de change conçue par l’État, mise en œuvre par la banque centrale. Cette politique aurait été bénéfique à la population en facilitant la baisse des prix. Mais l’économiste Fritz Jean, lors d’une récente intervention, a eu à attirer l’attention sur les torts causés par cette politique aux receveurs de transfert : 4 milliards de gourdes de perdues en pouvoir d’achat par mois. Qu’en est-il ? Selon les données de la Banque de la République d’Haïti (BRH), les volumes de transferts privés reçus en Haïti pour les mois d’octobre, de novembre et de décembre 2020 ont atteint respectivement $ US 264 millions, $ US 259 millions et $ US 363 millions. Sur la base des statistiques disponibles, supposons, à l'instar de Fritz Jean, qu’en moyenne, le volume de transferts reçus totalise 260 millions de dollars par mois. Alors, considérons qu’il a existé jusqu’à récemment, toujours en moyenne, un écart de 15 gourdes, au moins, entre le taux de référence de la BRH (environ 75 gourdes pour un dollar américain) utilisé pour remettre les transferts aux récipiendaires et le taux réel du marché, environ 90 gourdes. Puisque sur chaque dollar le récipiendaire perd 15 gourdes, la perte totale sur l’ensemble peut donc être évaluée à environ 4 milliards de gourdes par mois, comme l’a fait ressortir Monsieur Jean. On obtient cette estimation en multipliant 15 par 260 millions. Au taux de 90 gourdes, ce montant équivaut à $ US 43,33 millions de pouvoir d’achat (revenu disponible) perdu chaque mois par les récipiendaires de transfert. Sur un an, cette perte totaliserait $ US 520 millions. Les individus qui reçoivent leurs transferts sur des comptes en banque libellés en dollars américains ne subissent pas de pertes, car leurs comptes sont directement crédités et ils/elles peuvent par la suite vendre, le cas échéant, leurs devises sur le marché dit informel. Cependant, étant donné le très faible taux de bancarisation en Haïti, le pourcentage des receveurs recevant leurs transferts en dollars directement sur des comptes en banque devrait normalement être faible. Par conséquent, les calculs peuvent être faits avec la totalité des transferts, et les résultats devraient refléter fidèlement l’ordre de grandeur du phénomène sous étude. En effet, si 95% des transferts sont payés en gourdes, la perte annuelle totaliserait $ US 494 millions au lieu de $ US 520 millions. Or, il est fort probable que la proportion des transferts payés en gourdes soit plus élevée. Je souscris aux estimations de Fritz Jean. Allons plus loin. Selon les statistiques de la Banque mondiale, exprimé en dollars courants, le Produit intérieur brut (PIB) d’Haïti a oscillé entre $ US 14,2 milliards et $ US 16 milliards entre 2017 et 2019, soit une moyenne de $ US 14,8 milliards. Par conséquent, les pertes annuelles en pouvoir d’achat peuvent être estimées de façon conservative à 3,3% du PIB, soit US $494 millions divisé par US $14,8 milliards. Il s’agit là d’une perte énorme qui, estimée mensuellement à $ US 41,2 millions, ne semble pas cadrer avec les bénéfices évoqués par Monsieur Jouthe. À noter que, de surcroît, plus l’écart entre le taux de référence de la BRH et le taux du marché grandit, plus les pertes subies par les récipiendaires de transferts seront élevées. Par exemple, au 22 mars 2021, la BRH affichait un taux de référence de 78,8141 gourdes pour un dollar américain alors que le taux réel sur le marché avoisinait plutôt 100 gourdes. De ce fait, l’écart n’est plus de 15 gourdes, mais plutôt de 21 gourdes environ. Dans ce cas, au bout d’un simple exercice d’arithmétique, on obtient les résultats suivants : les pertes mensuelles totalisent environ $ US 57,7 millions au lieu de $ US 41,2 millions, soit $ US 691,6 millions annuellement au lieu de $ US 494 millions, et 4,7% du PIB au lieu de 3,3%. N’est-il pas permis de comparer la taille de l’enveloppe recherchée pour faire face aux besoins humanitaires du pays, $ US 240 millions, à celle des pertes subies par les ménages haïtiens découlant de la politique de change mise en œuvre par les pouvoirs publics ? Bien entendu, il n’est pas dit que les transferts de la diaspora soient destinés nécessairement aux plus vulnérables et il sied bien, dans un contexte de promotion et de protection sociale, de subvenir aux besoins de ce segment de la population haïtienne. Mon propos n’est donc pas d’avancer que la réponse humanitaire ciblée n’est pas de mise. En revanche, il importe aussi de souligner que, cohérence oblige, l’État ne devrait pas faire grandir le rang des pauvres par la conception et l’application de politiques publiques erronées. Ajoutons sur ce même registre qu’il a été souligné ailleurs que l’État faisait partie des gagnants de la politique de change poursuivie par la banque centrale. Au moins à court terme, un des effets de cette politique a été de permettre que le Trésor public accumule des recettes à partir de la taxation des produits pétroliers. A-t-on su ou voulu cibler les plus vulnérables avec ces fonds ? Le problème pour le récipiendaire de transfert type se pose de la manière suivante. Ayant reçu le transfert à 75 ou 77 gourdes, quand il/elle va acheter des biens de consommation, il/elle fait face à des prix qui reflètent un taux de change de plus en plus élevé, aujourd’hui avoisinant les 100 gourdes et pouvant aller jusqu’à 125 gourdes ou plus, taux qui prévalait quand la banque centrale avait initié la politique de gourde forte en août-septembre 2020. La déclaration du Premier ministre a.i. a été faite en mars 2021. Par contre, entre août 2020 quand la banque centrale a initié le processus d’appréciation de la gourde et janvier 2021, l’Indice des prix à la consommation (IPC) avait déjà connu une progression de 1% environ, alors que la politique de change des autorités avait fait baisser le revenu disponible de plusieurs centaines de milliers de ménages haïtiens, notamment ceux qui dépendent des transferts de façon significative. Avec la hausse continue des prix et la baisse de leurs revenus disponibles, les ménages sont pris en tenaille : une précarité et une pauvreté engendrées par l’État dans l’articulation et la mise en application d’une mauvaise décision ciblant l’appréciation artificielle de la gourde par rapport au dollar américain. La discipline budgétaire et la transparence demeurent de bien meilleures options si l’on veut préserver la valeur de la monnaie nationale. On ne peut pas vouloir une chose et son contraire. Le discours officiel, comme le taux de change officiel, est en déphasage par rapport à la réalité. Daniel Dorsainvil, Ph.D Économiste