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Le Nouvelliste

Ressources minières en Haïti : on ne peut pas évoquer des montants sans des études

March 18, 2021, midnight

L’animateur d’une émission politique à grande écoute à Port-au-Prince a lancé récemment que les ressources minières du pays sont évaluées à 384 milliards de dollars. Des politiques aussi avancent souvent d’énormes montants pour évaluer les ressources minières du pays. Face à ces « spéculations », le directeur général du Bureau des mines et de l’énergie (BME), l’ingénieur-géologue Claude Prépetit, appelle à la prudence. « Généralement, on entend des profanes, notamment des politiciens, parler du potentiel minier du pays, mais ils ne sont pas des techniciens, encore moins des géologues. Il faut se méfier de leurs élucubrations, conseille M. Prépetit.  Les mines relèvent d'un domaine très technique, seul un ingénieur minier ou un géologue, après des études sur la disponibilité de ressources minières dans un pays, peut en parler. En ce sens, la voix officielle sur ce sujet technique en Haïti est le Bureau des mines et de l'énergie. » Existe-t-il des ressources minières en Haïti ? Pour le BME, la réponse est oui. L’institution vient de publier une « Notice explicative de la carte du potentiel minier et énergétique d’Haïti ». Selon Claude Prépetit, ce document, qui n’est pas encore largement diffusé, comporte non seulement l'emplacement des ressources, mais aussi présente une notice sur l'état d'avancement des études, sur la valeur des ressources, c'est-à-dire les réserves. Il y a une fiche technique sur chaque ressource. Selon le BME, « le potentiel minier et énergétique haïtien est classé en ressources métalliques, non métalliques, énergétiques et thermales. Les ressources pour lesquelles les masses minérales ont été évaluées et sont susceptibles d’être exploitées sont appelées gisements, tandis que celles pour lesquelles des traces ont été observées et qui n’ont pas encore fait l’objet d’une évaluation technico-économique sont dénommées indices ». Des politiques véhiculent souvent des rumeurs selon lesquelles les ressources minières du pays sont exploitées en catimini par des étrangers. Selon le Bureau des mines et de l’énergie, aucune exploitation minière ne peut débuter sans l’approbation du Parlement. « Au niveau du Bureau des mines, nous avons lancé des appels d'offres pour quatre gisements à fort potentiel dans les années 80, confie Claude Prépetit. Des compagnies ont bidé, nous avons choisi les meilleures. Et les conventions minières ont été signées en 1997 par le président Préval. Elles ont été approuvées en Conseil des ministres et par la Cour supérieure des comptes. Mais il ne les a jamais soumises à l'appréciation du Parlement.  Sans l'approbation du Parlement, aucune exploitation ne pouvait débuter. » « Lors du gouvernement de transition de Gérard Latortue et Boniface Alexandre (2004-2006), puisque le Parlement était dysfonctionnel, le gouvernement avait publié par décret les conventions minières dans Le Moniteur en 2005. Malgré tout, les compagnies n'ont jamais pu commencer l'exploitation », continue le directeur général du Bureau des mines et de l’énergie. « Le Parlement, à l'époque, avait réagi sur l'octroi de ces permis. Effectivement, les conventions n'ont jamais été soumises à l'appréciation des parlementaires. Ils ont convoqué le ministre des Travaux publics et le directeur du Bureau des mines. À la suite de cette résolution, les compagnies se sont retirées en attendant que l'exécutif se prononce. Cela s'est passé en 2013, nous sommes en 2021, l'exécutif ne s'est toujours pas prononcé sur cette question », explique Claude Prépetit.  « Nous avons connaissance de deux contrats d'exploitation minière déjà approuvés dans le Nord du pays. Le premier concerne le morne Pelé, le morne Bossa, dans la localité de Cadouche, ainsi que Grand-Bois, dans la localité de Camp Coq, commune de Plaisance », indique Frantzy Lespérance, coordonnateur du Kolektif Jistis Min (KJM), un regroupement d'organisations paysannes, syndicales et de défense des droits humains qui s'adonne à la sensibilisation et l'accompagnement des organisations communautaires dans les zones ciblées pour faire des exploitations minières. « Dans le Nord-Est, dans la zone de Douvre, il y a aussi un permis d'exploitation, poursuit Frantzy Lespérance. Actuellement, il y a ces trois permis d'exploitation qui ont été délivrés à des compagnies comme VCS Mining qui appartient à la famille Clinton, qui avait commencé avec les recherches de fonds pour débuter l'exploitation. » « Dans le Nord-Ouest, à Vert-de-Gris, il y a une mine de cuivre pour laquelle Newmont Mining a un contrat ; à Miragoâne, Reynolds a exploité la bauxite auparavant pendant plusieurs années. A Mémé et même dans la zone de Terre-Neuve, aux Gonaïves, on a exploité le cuivre et l'or pendant plus de 25 ans ; au Môle St-Nicolas, il y a une mine de marbre que Matracou a passé pas mal de temps à exploiter ; dans l'Artibonite, à Saint-Michel, il y a une mine d'or ; au Plateau central, à Tilori, il y a aussi une mine d'or pour laquelle Newmont Mining a un permis d'exploitation », énumère Frantzy Lespérance. Selon le KJM, l'un des obstacles à la poursuite de ces exploitations est le projet de loi minière qui a été déposé au Parlement, mais qui n'a pas été voté. « Le projet de loi, élaboré avec l'appui technique de la Banque mondiale, est indispensable pour les compagnies. Il doit modifier l'ancienne loi sur les mines en Haïti. Les compagnies attendent que cette loi soit votée », explique le Kolektif Jistis Min. Face aux différentes rumeurs ou élucubrations, le Bureau des mines et de l’énergie insiste sur le fait qu’elle est le seul organe à pouvoir délivrer des permis. « Aucune autre instance, que ce soit la mairie, l’administration centrale de l'État, ni même un président de la République ne peut délivrer ces titres. Ils sont au nombre de trois : le permis de prospection. Si la zone n'a pas été explorée, on peut demander un permis pour faire une prospection, seulement en surface, explique Claude Prépetit. Si la prospection est prometteuse, il faut revenir et demander un autre permis, celui de recherche pour faire des forages, évaluer le gisement, faire des études d'impact environnemental. Mais pour avoir ce permis de recherches, il faut signer une convention minière avec l'État haïtien. Elle prévoit, en cas de découverte d'un gisement important, la façon dont l'exploitation se fera. Cette convention minière doit être validée par le Parlement pour être ensuite publiée dans le journal officiel Le Moniteur. Après sa publication, l'exploitation peut maintenant commencer si l'étude de faisabilité est positive. Le Bureau des mines peut alors délivrer le troisième permis, celui d'exploitation », détaille M. Prépetit. En ce qui a trait aux rumeurs sur l’éventuelle exploitation d'une mine d’or dans certaines régions du pays par des étrangers, le Bureau des mines et de l’énergie précise : « À cette date, l’or est retrouvé dans le massif du Nord d’Haïti. Il a d’abord fait l’objet d’exploitation par les Indiens, puis à l’époque coloniale par les Espagnols. Aujourd’hui, l’exploitation artisanale de l’or alluvionnaire (orpaillage), dans les ravines et rivières, les terrasses et glacis du Nord-Est, notamment à Vallières, Mont-Organisé, Carice, Bois-de-Laurence, Grande-Savane, Acul-des-Pins, Garand-Bassin, Capotille, etc., est pratiquée par les paysans des régions concernées. » Selon le BME, l’industrie minière comporte de nombreux risques, car les investissements sont élevés et l’exploitation est constamment menacée par les risques politique, économique et technique. « Les gens ont tendance à croire davantage à ce que disent les profanes, il faut s’en méfier », insiste l’ingénieur géologue Claude Prépetit. Malgré tout, les rumeurs ou les élucubrations ont tendance à primer sur la vérité du côté de la population. Face à un tel constat, Internews, une organisation internationale de développement des médias, met en garde contre de telles pratiques lesquelles, peuvent être dangereuses pour la société. « La désinformation peut déboucher sur la propagation du discours de la haine envers un individu, un groupe ethnique, social, religieux ou politique. D’où son caractère dangereux pour la société », écrit l’Internews dans un document.