this used to be photo

Le Nouvelliste

La lutte la plus longue

Aug. 10, 2020, midnight

L’une des luttes les plus longues dans le monde pour la dignité humaine se déroule ici, en Haïti, il y a 216 ans. Nous pourrions remonter au-delà et parler de plusieurs siècles, mais on se perdrait un peu en chemin. Nous assumons donc que nos auditeurs et lecteurs connaissent plus ou moins la genèse de cette histoire dont l’ombre obscurcira toujours l’Europe et ses diverses merveilles architecturales et urbanistiques. Pas plus tard que le 13 juillet dernier, Louis-Georges Tin, ancien président du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), dans une lettre ouverte au président de la République française, rappelait que le Palais de l’Élysée, siège de la présidence française, avait été construit, il y a trois siècles, grâce à la fortune du plus riche négrier de France, Antoine Crozat. Il serait difficile de cataloguer les diverses formes prises par cette lutte pour la dignité, ni même de recenser les figures qui l’on portée, dans la mesure où les ennemis se sont incarnés et réincarnés sous diverses formes, que des figures connues et des anonymes y ont laissé leur vie et ont été vite oubliées ou occultées par des faits d’une brutalité inouïe qui a broyé des individus jusqu’aux âmes. De Jean-Jacques Dessalines aux paysans massacrés en 1987 dans le Nord-Ouest, la toile de fond reste l’urgente nécessité d’acquérir de la dignité dans l’acquisition de la terre qui met un individu ou un groupe d’individus en capacité de produire de la richesse ou tout simplement d’habiter la terre d’Haïti, symbole le plus achevé de 1804 qui est la victoire en particulier de chaque Haïtien et en général de tous ceux qui ont combattu ou combattent dans le monde pour la liberté et l’égalité. Identifier l’ennemi, l’adversaire, l’obstacle, le cheval de Troie, peut permettre d’adapter ses stratégies dans une bataille, de choisir les armes appropriées pour faire face à l’ennemi. Mais quand l’ennemi fait corps, ou presque, avec la victime, phénotypiquement, culturellement, il ne reste que le compromis mutuel au nom de choses plus grandes, plus transcendantes que les individus. Les trente dernières années nous ont laissés essoufflés. Nous avons tout vu mourir. Nos rêves, nos espoirs et nous avons vu s’en aller nos enfants, les gens que nous aimions, ceux avec lesquels nous aurions pu faire avenir commun.  Il n’y a pas qu’économiquement que nous sommes très affaiblis. Nos légendes se sont appauvries. Nous n’avons pas réussi à les partager, à en faire des ferrements, dans une école qui est très loin d’être républicaine, qui échappe d’année en année à tout contrôle et incapable de produire des citoyens adaptés à la réalité du pays. La main en visière, nous regardons au loin d’autres territoires, espérons des mains généreuses qui viendraient enlever les corps, les malentendus, les incompréhensions qui encombrent nos têtes, nos espaces de vie et nous menacent. Les promesses du départ n’ont pas été tenues. Le grand rêve collectif semble avoir explosé en millions d’intérêts individuels dont certains ont fusionné avec des intérêts externes. Il n’y a jamais eu d’arbitres impartiaux de nos grandes et petites confrontations. L’occupation américaine, les diverses missions des Nations unies nous ont laissé des blessures et des humiliations desquelles nous ne guérirons jamais, mais dont les enseignements peuvent nous porter à réfléchir sur ce que nous voulons pour nous-mêmes aujourd’hui et pour les générations futures. Chaque effondrement, qu’il s’agisse de murs où d’âmes, que l’on soit dans le réel ou dans le figuratif, est celui de chacun d’entre nous. La dignité aujourd’hui est synonyme de relèvement, de réhabilitation, de partage des richesses, dont la première d’entre elles, le savoir. Donc, il y a du chemin à faire, des décisions à prendre dans un contexte paralysant, un environnement dégradé. La dignité fait bon ménage avec la paix, l’apaisement. Les dettes réciproques doivent être, certes, soldées avant de faire capital commun, y penser est un tout petit pas vers la dignité. Emmelie Prophète