Le Nouvelliste
Les mots des uns, les maux des autres
April 29, 2020, midnight
Les officiels du gouvernement parlent. « Sa w pran se pa w » si vous violez le couvre-feu. Un journaliste semble avoir fait les frais de cette prédiction… La police va mener une opération dans une zone. Que les « citoyens paisibles » vident les lieux au plus vite. Sinon l’État ne « sera pas responsable » de ce qui risque de leur arriver. Le ton est à la menace. Jovenel Moïse a parlé. Sa cote d’écoute, déjà pas très élévée, semble avoir encore chuté. Quand on demande aux gens ce qu’il a dit, ils répondent qu’ils n’ont pas écouté ou qu’ils n’ont rien retenu. Des promesses. De vagues prédictions. Le président, c’est un peu un « bata-ganga », un devin dont on ne croit plus aux prédictions, un médecin-feuilles dont on ne croit plus aux remèdes, un petit-grand-prêtre dont on ne croit plus à la sincérité. Le Core Group a parlé. Tiens, les voilà unis sur Haïti. Leur unité ne nous a jamais fait du bien. On n’oublie pas que ce sont eux, pas forcément individuellement, mais ensemble, qui ont maintenu Jovenel Moïse au pouvoir dans le mépris du formidable élan national et populaire réclamant son départ. Ce pays demandait de repartir. Des gens ont payé ce vœu de leur vie. Le Core Group, plus exactement le American led Core Group, a jugé que Jovenel Moïse/PHTK valait mieux que cet élan national. L’Histoire le retiendra. Le comique de la déclaration du American led Core Group, c’est qu’ils sont loin d’avoir les mêmes politiques concernant l'épidémie. Impréparation, positions différentes sur les vertus du confinement, incapacité de faire face, mensonges et improvisations… Et voilà Bolsonaro donneur de leçons de sagesse. On devrait demander à ses ministres démissionnaires ce qu’ils pensent de sa sagesse. Le docteur Pape a parlé. À lui on veut bien faire confiance. Il n’y a pas de raison, au départ, de ne pas accorder notre confiance à la commission qu’il codirige. Le problème c’est que cette commission met du temps, beaucoup de temps, à trouver la langue pour convaincre la population. C’est encore que la commission ni ses dirigeants n’ont à faire l’apologie du gouvernement. C’est maladroit, contreproductif. Personne ne prétend qu’un autre pouvoir aurait des solutions toutes prêtes et disposerait des ressources et moyens pour lutter contre la maladie. Mais de quel droit pourrait-on enlever aux citoyens la critique de pratiques sociales et politiques qui ne naissent pas avec l’épidémie, TIENNENT D’UNE HABITUDE vieille de près d’une décennie, et desquelles dépendent leurs conditions de vie et aujourd’hui, au moins en partie, la santé de la population ? Des conseils médicaux, des infos sur la collaboration avec des instances étatiques et privées (la faculté de médecine, d’autres comités ou commissions, les associations médicales…) un programme d’action… Sur toutes ces choses, on a encore confiance. Et on est dans l’attente. Mais pas d’apologie du pouvoir politique. Si le docteur Pape veut parler politique, quelle est la position de la commission qu’il copréside sur le maintien du « devoir d’obtention » de la carte Dermalog ? Dites-nous, docteur, mettre les gens dans les rues est-ce un risque sanitaire ou pas ? Il y en a une autre qui parle, c’est la misère. On entend sa voix dans les voix des marchands ambulants qui continuent de passer dans les rues, dans la détresse des paysans qui demandent de l’aide, dans les voix de celles et ceux qui vivent au jour le jour à force de débrouillardise. Et n’en déplaise à ceux qui n’écoutent pas son cri, la misère finit toujours par se faire entendre quitte à faire, comme dit le poète, « des enragés qui dérangent l’Histoire ».