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Le Nouvelliste

Faire communauté malgré tout

May 25, 2020, midnight

Nous avons tous un combat à gagner, une revanche à prendre contre l’existence même, contre ce monde que nous jugeons injuste, mal conçu ; surtout quand les hasards de la naissance nous font naitre et vivre dans un pays qui n’a jamais pu résoudre ses problèmes post coloniaux, ni répondre à des questions fondamentales pour signifier un départ, clarifier un positionnement, même de principe. La Guerre de l’Indépendance a enfanté une multitude de petites guerres, et les groupes sociaux semblent évoluer dans des tranchées d’où ils refusent de sortir pour discuter d’un modèle social et économique inclusif. Nous n’avons jamais joui, depuis toujours, ne serait-ce que d’une illusion de paix et de stabilité. La répression sauvage, le crime, la spoliation, l’abus de pouvoir ont aussi révélé qu’il y a autant de chaos et de pertes dans le silence que dans l’agitation. A quoi sert la parole quand elle n’arrive pas à faire discours, quand elle n’est au service d’aucune structuration, d’aucune pensée ? c’est une vaste question qui met sur la sellette toute une génération et au-delà.  Nous avons raison et tort, dans une sorte d’aller-retour, de mouvement circulaire, souvent en dépit du bon sens, des principes républicains, de la démocratie, sans jamais avoir pu rien transformer, et nous avons réussi à détruire des rêves, des espoirs, comme s’il ne fallait jamais rien laisser éclore, ne permettre à rien d’aboutir. C’est une course contre le temps que nous ne gagnerons jamais. Chaque cyclone, chaque épidémie nous trouverons encore plus pauvre et nous laisseront avec des factures énormes sur le plan humain et financier. La guerre constante contre les corps et les biens fait rage. Tout ce qui est debout est à abattre, ce qui est déjà couché aussi doit disparaitre, il faut mettre le feu aux mémoires, comme si l’avenir n’avait pas besoin de passé. La démocratie, dans son principe, profite au plus grand nombre et n’est pas possible sans une implication collective, consciente d’un rôle à jouer, sans folklorisme, sans désir d’exclusion et besoin de gagner à tout prix. Il ne suffit certainement pas de gaver les autres d’impostures en parlant ex cathedra au nom du peuple, se faire passer pour démocrate professionnel sans proposer un modèle qui peut traverser les époques et survivre sans son concepteur.   De fait, aucun modèle, aucune proposition, n’a jamais changé les vies. Il ne reste que les mauvaises décisions, les chicanes et autres caricatures qui donnent une image épouvantable à la première République noire du monde. Le renoncement collectif est devenu la norme, cela arrange tout le monde et dispense de rendre des comptes. L’histoire politique contemporaine est un peu la métaphore du carnaval. Il y a tout, tout le monde, plein de paroles et de rythmes qui se ressemblent et se valent, mais rien n’arrive à faire tache, à imprimer. C’est un immense gaspillage d’énergie et l’on se retrouve tous exsangues, vieux, sans idées et sans horizons. Si autrefois il y avait un destin possible « Là-bas », « ailleurs » enrobé de mensonges sur la vie facile, les dollars à gagner, le vaste monde ouvert à ceux qui n’ont pas peur de travailler, amateurs d’aventures et de risques, aujourd’hui il n’y a que des rues vides en transparence, des silhouettes masquées qui rasent les murs en se noyant dans ce qui, pas plus tard qu’hier, représentait espoir et avenir. L’indigence est physique et morale, et c’est n’est rien de l’écrire. Nous sommes restés tellement longtemps dans nos trous, armés, déterminés, que nous ne nous rendons pas compte que tout s’est effrité, est devenu dérisoire, qu’il faut changer de stratégie, inventer une vraie bataille à gagner en faveur du plus grand nombre. La Covid-19 va encore meurtrir notre pays, pris au piège, encerclé par des apprentis sorciers, des impatients, des révolutionnaires à la petite semaine, des orgueilleux, des passifs. Mais il va aussi trancher, obliger peut-être de faire des choix plus lucides, et, rêvons un peu, révéler l’interdépendance des communautés humaines. S’il nous faut partager la maladie, envisageons aussi de partager le bien-être. Emmelie Prophète