Le Nouvelliste
«Haïti réduit en cendres»
Nov. 5, 2019, midnight
Des décennies de mauvaise gestion ont une nouvelle fois amené Haïti au bord de l'effondrement. Est-ce que quelqu'un s'en soucie ? La vie n’a jamais été facile en Haïti et c’est peut-être pour cette raison que le cauchemar actuel ne suscite pas plus d’attention. Depuis environ sept semaines maintenant, la lutte entre le président Jovenel Moïse et l’opposition est alimentée par de violentes manifestations, l'érection de barricades et de pneus enflammés, des pillages et des incendies criminels ; elle a pratiquement paralysé les transports, la rentrée des classes, la vente de carburant dans les stations à essence et le fonctionnement des hôpitaux, tout en faisant au moins 30 morts. L'objectif manifeste des manifestations est l'éviction du président Moïse, un homme d'affaires arrivé au pouvoir en 2017 après deux élections entachées d'accusations de fraude et d'une faible participation. Auparavant, il avait été impliqué dans un scandale pour avoir reçu des fonds pour des travaux de réfection de routes qui n'avaient jamais eu lieu. Des allégations qu'il nie. Il refuse de démissionner, et peu d'Haïtiens sont en mesure d'avancer une idée précise de qui ou de ce qui devrait advenir après son départ, ou de la façon dont Haïti pourrait se sortir de sa léthargie. Au cœur de la crise, il y a un grand désespoir que le système politique et économique existant n'est pas capable de surmonter, la corruption endémique, l'inflation croissante, les pénuries de nourriture et d'eau potable, l'anarchie et les autres indignités sans fin qui ont régulièrement aggravé la vie des habitants du pays le plus pauvre dans l'hémisphère occidental et l'un des plus pauvres du monde. Le pays a eu au moins 10 présidents depuis sa première élection démocratique en 1990 ; trois seulement ont bouclé leur mandat de cinq ans. Pendant la guerre froide, les États-Unis ont tacitement soutenu les dictatures de François Duvalier et de son fils Jean-Claude Duvalier en raison de leur position anticommuniste. Dans les années 1990, Washington a d'abord soutenu et aidé le coup d'État contre le premier président élu démocratiquement, Jean-Bertrand Aristide . Après un horrible tremblement de terre en 2010, au cours duquel plus de 200 000 personnes ont perdu la vie et des dizaines de milliers de bâtiments ont été détruits, de nombreux pays et organisations ont réagi avec une aide généreuse et des équipes de secouristes et de personnel médical. Une mission de maintien de la paix des Nations Unies créée en 2004 a fourni un peu de stabilité, mais elle a également été accusée d'avoir amené le choléra en Haïti, et des dizaines de ses soldats de la paix ont été impliqués dans des scandales d'agressions sexuelles. Les derniers soldats de la paix des Nations Unies sont récemment partis, contribuant à l'anarchie actuelle. Dans la crise actuelle, les manifestants ont accusé les États-Unis d'être aux côtés de Jovenel Moïse, qui a fait plaisir à l'administration Trump en se retournant contre Nicolás Maduro, le président de gauche du Venezuela que Washington tente de chasser du pouvoir. En fait, le « soutien » américain consiste uniquement en des appels au « dialogue ». Haïti a été victime de la mauvaise volonté de Donald Trump, qui s’est concentré sur les migrants et le mouvement de la drogue, notamment lorsqu’il a déclaré en 2018, entre autres choses cruelles : « Pourquoi avons-nous besoin de plus d'Haïtiens ? Sortez-les. » La crise actuelle montre clairement qu'Haïti a besoin davantage qu'une autre élection ou qu'un "dialogue" entre les dirigeants élus pour bricoler les institutions en dysfonctionnement. Certains partisans de la crise ont plaidé en faveur d'un effort concerté de la communauté internationale pour relancer un système opérationnel. Certains Haïtiens estiment que l’avenir nécessite la convocation d’un conseil composé d’élus, de représentants de la société civile et du monde des affaires, pour mettre fin à la détérioration continue de l’état de droit. Ce qui est clair, c’est que quelque chose doit changer et que le pays a besoin d’une aide extérieure. La question est de savoir par où commencer. L’administration Trump n’a pas pour objectif d’aider les pays pauvres, sauf s’il existe une sorte d’accord réciproque. Le spasme actuel des manifestations destructives ne semble pas capable d’apporter un changement réel. Pourtant, il est manifestement dans l'intérêt des États-Unis et du reste de l'hémisphère occidental d'aider leur voisin le plus pauvre à se remettre sur pied. Il doit y avoir suffisamment d’expertise et d’imagination disponibles en Haïti et parmi les organisations internationales et non gouvernementales pour élaborer un plan et aider à la constitution d’un gouvernement de coalition. Une assistance internationale à long terme est nécessaire pour les mettre en œuvre. La première étape consiste à reconnaître qu'Haïti, un pays de 11 millions d'habitants situé à plus de 800 km au sud de la Floride, se trouve dans une situation désespérée et qui s'aggrave de jour en jour. Et qu'on doit s'en occuper. Traduction Patrick SAINT-PRE