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Le Nouvelliste

La vie immatérielle

May 27, 2020, midnight

Le 1er juin 1987, Marguerite Duras, écrivaine française, Prix Goncourt de son état, publiait La vie matérielle, avec comme sous-titre Marguerite Duras parle à Jérôme Beaujour. Ce livre, a écrit Duras, n’a ni commencement ni fin. Il n’a pas non plus de milieu. Du moment qu’il n’y a pas de livres sans raison d’être, ce livre n’en est pas un.  Vous aurez raison de nous opposer qu’il n’y a pas de commune comparaison entre ce que nous allons écrire plus bas et le parti pris esthétique de la grande écrivaine qui dans ce livre butine les événements ordinaires de la vie, mêle les genres, et réussit un équilibre parfait entre la pudeur et le dévoilement de l’intime. Le risque vaut la peine cependant d’être couru, c’est pour cela que la littérature est à la fois exclusive et accommodante. Osons pasticher Marguerite Duras pour affirmer que la vie telle qu’elle s’est transformée depuis presque trois mois, n’en est pas une. « L’immatérialisation » forcée de tout, depuis la crise de la Covid-19, invite à se questionner sur des réalités essentielles : la présence des corps, notre rapport avec l’espace et à exprimer un doute sincère sur notre réalité et celle des choses qui nous entourent. Les moyens existaient pourtant avant la Covid-19. On avait déjà et expérimenté l’efficacité de l’internet, des applications qui rivalisent d’ingéniosité pour nous rapprocher, intériorisé que nous maitrisions le temps réel, mais nous faisions quand même quelquefois huit mille kilomètres pour nous rendre à des réunions, nous attendions avec fébrilité les assemblées générales annuelles pour revoir un vieux copain, quelqu’un avec qui la chimie avait opéré, nous nous levions tôt pour des réunions de rédaction, bravions des embouteillages pour discuter des mêmes points qu’une semaine auparavant, parce que la vie, l’amitié, l’amour ont besoin de matérialité, parce que les pieds sont fait pour marcher, les mains pour toucher, parce que la vie tourne autour des 5 sens. Il n’y a pas de vie sans raison d’être, celle-là n’en est pas une. Avant que nous nous y habituions, tout en reconnaissant déjà l’énergie et le temps que nous font gagner ces rencontres vite fait, entre deux ordinateurs, deux coups de gueules contre l’internet qui fonctionne mal, faisons tranquillement le deuil de ces temps où l’on pouvait mesurer l’affection de l’autre, se plaindre de son retard et perdre du temps. Le temps, il est fait aussi pour être considéré comme perdu, parce qu’il ne l’est jamais au fond, puisque nous en arrivons à le regretter aujourd’hui et à constater que nous le portons plus que nous le vivons, avec ses maladies, ses inachevés, ses incertitudes. La vie immatérialisée n’a ni commencement ni fin ni milieu. Le liquide dans le verre que nous portons à la bouche a un goût de silence et de résignation, nous souhaitons le retour des jours anciens, comme des vieux regrettant une jeunesse perdue, un voyage devenu trop long, trop fatiguant, qu’ils auraient dû accomplir quand ils avaient encore de bonnes jambes, quand il était moins compliqué de prendre l’avion. Les nouvelles modes de vie ont besoin d’être expérimentées, nous aurons besoin de nous habituer à un monde plus pauvre, plus méfiant, plus inventif aussi. Comprendre les choses différemment de la façon dont elles ont été préalablement définies. La mondialisation aura une autre signification, nous l’espérons, après la Covid-19. Elle n’a jamais été en faveur des pauvres, a toujours broyé les prolétaires, les immigrés, les faibles en général. Pour partager la mort, il faut discuter un peu, faire en sorte que tout le monde comprenne ce qui est en jeu, ce qui sera donné d’un côté et pris de l’autre. Les nouveaux modèles économiques que le passage du virus va imposer mettra à terre des catégories de profession, ils vont aussi en faire émerger d’autres. Pour certains, il faudra investir du cœur pour continuer à exister virtuellement. Cette vie n’en sera pas une. Il y en a qui ne sauront jamais comment jouer des coudes, faire la preuve qu’ils existent, même en marchant très fort. Ce sera un grand pari que d’être virtuel tout en demeurant réel. Emmelie Prophète