Le Nouvelliste
Taux de change : la vérité des prix…
Oct. 1, 2020, midnight
Jacques gère deux immeubles de quatre appartements à Delmas. Ses locataires payent en gourdes depuis plusieurs années. Avec la dépréciation accélérée de la gourde, Jacques a annoncé à ces derniers qu’il ne comptait pas renouveler le loyer, qu’il avait des travaux de réparation à faire dans tous les immeubles. En 2010, les 150 000 gourdes que Jacques touchait d’une locataire valaient environ 3 000 dollars américains. À 124 gourdes pour un dollar, les mêmes 150 000 gourdes valaient 1 210 dollars. C’est la raison pour laquelle le gérant des deux immeubles dont les propriétaires vivent à l’étranger a décidé de ne plus louer les maisons en gourdes, a confié un de ses amis. À la surprise générale, avec la forte appréciation de la gourde ces dernières semaines, Jacques est venu informer ses « aimables » locataires que les travaux de réparation des immeubles ont été repoussés à l’année prochaine. Aujourd’hui, avec environ 65 gourdes pour un dollar, les 150 000 gourdes valent quand même plus de 2 300 dollars. La dépréciation de la gourde arrangeait Hermionne dont le mari vit aux États-Unis depuis dix ans. Ce dernier doit désormais transférer environ 1 000 dollars de plus pour le même loyer. La nouvelle dynamique du taux de change arrange en revanche Richard qui travaille comme comptable dans une entreprise de boissons gazeuses. Sa femme et ses deux enfants se sont réfugiés aux États-Unis en raison de la crise politique, depuis le phénomène « peyi lòk ». Sa femme ne travaille pas depuis plusieurs mois, Richard doit remuer ciel et terre chaque mois pour transférer au moins 300 dollars à sa famille. Avec environ 125 gourdes pour un dollar, son salaire mensuel de 35 000 gourdes net ne valait pas plus de 280 dollars US. « À plusieurs reprises, je pensais aussi tout abandonner pour aller retrouver ma femme et mes enfants, confie Richard, 40 ans. C’est la crise sanitaire liée au Covid-19 qui m’a forcé à rester en Haïti. Aujourd’hui, avec l’appréciation de la gourde par rapport au dollar, c’est un soulagement pour tous ceux qui payaient au prix fort le dollar vert. Les prix des produits doivent suivre aussi.» Il y a environ deux mois, des universités, des établissements scolaires exigeaient le paiement des cours et de la scolarité en dollars. Avec la décision du gouvernement demandant de fixer les prix en gourdes, tout le monde ou presque se courbe à la décision. En gourdes certes, mais avec leur taux, même s’ils ne veulent pas parler de taux. C’est pareil dans beaucoup de magasins à Port-au-Prince. Rolande avait commandé des lampes solaires d’un grand magasin à Port-au-Prince. Elles se vendaient à 100 dollars américains avant la forte appréciation de la gourde. Quand la jeune femme s’est rendue au magasin pour payer ses quatre lampes, les prix ont été passés de 100 à 120 dollars. Dans beaucoup de magasins, de boutiques ou d’autres entreprises, les prix sont certes fixés en gourdes, mais toujours entre 115 et 120 gourdes pour un dollar. Le cas de Roberto. Commerçant depuis une vingtaine d’années, Roberto achète quotidiennement des dollars. Il achète des vêtements en République dominicaine, au Panama et parfois à Miami pour les revendre dans sa boutique à Tabarre. A cause d’une urgence récemment, il a changé à 70 gourdes environ 1 000 dollars US qu’il avait achetés à 125 gourdes. Il a perdu environ la moitié de son argent dans cette transaction. « Je n’aurais jamais su que la chute du dollar aurait été si brutale », indique le commerçant, qui ne « comprend rien » de ce miracle du taux de change. Comme beaucoup d’autres.