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Le Nouvelliste

Opportunités et catastrophes

April 28, 2020, midnight

Certains ont pris le risque de dire tout haut en 2010 que le tremblement de terre était une chance pour Haïti, une occasion de  recommencer à partir de zéro. Leur désir de changement, d’une redéfinition de l’Etat, était légitime, sauf que le tremblement de terre  n’avait pas détruit la vampirisation mutuelle qui existe depuis toujours et avait contribué à amener des vautours venus de partout gonfler les rangs des prédateurs locaux. Nous avons entendu des chiffres faramineux destinés à la reconstruction, mais de reconstruction il n’y a jamais eu. De reddition de comptes non plus. L’imminence d’une pandémie de Covid-19 dans le pays, avec des conséquences forcément meurtrières pour la population, en dépit des efforts qui sont consentis en ce moment  pour  une réponse, fait déjà rêver certains  d’une  opportunité de rebattre les cartes. C'est à se demander si beaucoup d’entre nous n’en sont pas arrivés à ne compter que sur les catastrophes pour nous secouer, nous forcer à sortir de notre torpeur, nous rendre compte que notre pays devient chaque jour plus désespérant, plus inhabitable pour la majorité d’entre nous. Il y a forcément de la naïveté et un brin de cynisme à s’imaginer que la mort de compatriotes pourrait permettre l’amélioration de la vie d’autres et croire que peuvent disparaître, à la faveur d’un malheur,  les inégalités et ses corollaires, la misère, l’exclusion, la non-existence de services de base.  On nous miroite si souvent l’opportunité des catastrophes que, sans nous en rendre compte, nous en devenons un peu avides, négligeant d’aménager nos espaces, nous renvoyant la responsabilité de la faillite. Nous sommes en train d’attendre que l’autre trébuche, qu’il s’étouffe dans son coronavirus pour dégager l’horizon, et de l’horizon. Et si l’opportunité du tremblement de terre, dont la perte fait soupirer encore des bien pensants, avait été de nous faire voir et comprendre toutes ces vérités qui étaient cachées derrière des rideaux sales et des murs fragiles ? Et quelles évidences vont  nous sauter à la figure si des centaines de concitoyens sont mortellement grippés ? Que le pays est un désert médical, que notre dépendance à l’aide externe questionne jusqu’à notre existence en tant que nation ? Pour une fois, nous n’avons pas l’exclusivité du mal. Le Covid-19 a mis fin à des perceptions de toute puissance de pays qui semblaient avoir tout maitrisé et pouvaient résoudre les équations les plus complexes. En l’espace de quelques semaines, tout est  devenu grotesque, surréel. Mary Shelley et Bram Stoker, auteurs respectivement  de Frankenstein ou le Prométhée moderne  et Dracula, devraient repasser pour pouvoir nous surprendre. La réalité a avalé la fiction. Les rêves de grandeur et de croissance ont été mis en berne. Et  président, Premier ministre et prince n’ont pas pu se mettre à l’abri de l’infection et du ridicule pour certains, il a été impossible à ces maitres du monde, pour une fois, d’avoir raison. Et ce ne peut pas être une mauvaise chose, peu importe que la situation soit dramatique pour tout le monde. De croissance, cela fait des années que nous n’en avons pas en Haïti et n’en espérons guère de sitôt. Les raisons sont multiples et les économistes passent leur temps à nous les souligner. Nous ne serions pas assez exigeants avec nous-mêmes, nous ferions de mauvais choix. Mais force nous est de constater, du lieu de notre indigence, de notre crasse, que le vieux monde, celui qui nous fait tant envie, celui qui fait du libéralisme et de la surconsommation son système et son mode de vie est à bout de souffle, voudrait se réinventer sans forcément avoir les formules. Les épidémies autant que les phénomènes naturels ne constituent pas des opportunités au final. Ce sont des tournants dans la vie de l’humanité qui forcent à de nouveaux apprentissages. L’inquiétude la plus partagée aujourd’hui, au-delà de la  croissance avec laquelle il faut renouer, pour ceux qui la connaissaient, du travail qu’il faudrait reprendre pour que le remède ne devienne pas plus handicapant que le mal comme le dit un certain président, ce sont les nouveaux rapports qu’il faudra entretenir avec l’autre dont on ne pourra pas s’approcher pendant longtemps encore, présumé grippé, contagieux. On est presque mis en demeure de ne plus être des hommes et des femmes confrontés à des épreuves morales qui ne peuvent être atténuées que par l’affection matérialisée par une poignée de main, une tape dans le dos, une étreinte, qui consolent et invitent à vivre. Et cela est de l’ordre de l’insupportable, de l’inhumain. Emmelie Prophète