Le Nouvelliste
Mortalité maternelle: pourquoi les femmes préfèrent-elles accoucher à domicile ?
Oct. 21, 2020, midnight
Haïti a le taux de mortalité maternelle le plus élevé de l'hémisphère occidental, soit 359 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes avec une tendance à la hausse dans ce contexte de crise sanitaire mondiale. Malgré les petits progrès constatés dans la lutte contre la mortalité maternelle, le pays n'a pas pu se mettre à la hauteur de ses promesses consistant à réduire la mortalité maternelle de 75% en 2015 selon l'Objectif millénaire de développement (OMD). Dans les objectifs de développement durable, Haïti a pris l'engagement de réduire à 70 le nombre de décès maternels pour 100 000 naissances vivantes, d'où la volonté permanente d'identifier et d'agir sur les causes majeures. La grossesse n'étant pas une maladie, il est presque inconcevable qu'une femme meure en donnant la vie. Les professionnels de santé en Haïti ont une certaine maîtrise dans la prise en charge des femmes enceintes capable de garantir dans l'immense majorité des cas un accouchement sans risque pour la mère et l'enfant. Là où le bât blesse, c'est que 63% de femmes accouchent à domicile en Haïti. Pour résoudre ce problème, l'étude réalisée à l'hôpital universitaire de Mirebalais se propose d'identifier les barrières et les facilitateurs qui expliquent, d'une part, le refus d'accoucher dans l'un des meilleurs centres hospitaliers en Haïti, d'autre part, qui encouragent le choix d'accoucher à domicile. Le travail des matrones, un argument de taille dans le choix d'accoucher à domicile Dans cet article publié en 2020 par le journal scientifique « BMJ Global Health », les femmes ont mis les matrones parmi les cinq principales raisons qui motivent l'accouchement à domicile. « Les femmes apprécient le confort et les soins prodigués par les matrones lors de l'accouchement à domicile. Les descriptions des participants suggèrent que les matrones assument un rôle d’accompagnateur (c’est-à-dire un compagnon de confiance qui soutient une personne dans son voyage), offrant à la fois un soutien physique et émotionnel aux femmes pendant l'accouchement à domicile », révèle cette étude rétrospective, prenant en compte la période comprise entre mai et décembre 2017. En général, les matrones sont des membres de la famille. L'une des participantes à cette étude affirme que « les femmes sont plus à l'aise à la maison parce qu'elles connaissent et sont habituées aux personnes qui touchent leur ventre et qui leur font des massages, ce climat familier est plus qu'un soutien pour les femmes.» Une autre participante parle de la force physique et émotionnelle que donnent les matrones. « La matrone vous parle, elle vous touche et vous demande de pousser. À l'hôpital, ils semblent plus intéressés à l'enfant. Ils vous demandent de pousser quand ils voient le bébé arriver.» En plus de ce soutien, les matrones connaissent la culture et les pratiques traditionnelles en Haïti. Toujours selon les participantes, le choix d'accoucher à domicile est lié au fait que les matrones fournissent une pratique holistique en dehors du domaine des obstétricaux standard. « Dans certains cas, cela implique la préparation de thés pour donner aux femmes qui sont en travail un regain de force. Pour le thé, la matrone fait bouillir des feuilles d'orange, après quoi elle mélange différents types de feuilles, puis elle y met une feuille appelée Fobazin, la fait bouillir et la donne à boire à la gestante. Si vous manquez de force pendant le travail, le thé vous aidera », confient les femmes qui ont pris part à cette étude. Les femmes ont également fait référence aux prières et aux rituels liés à l’accouchement. « Un de ces rituels implique le soin du placenta après la naissance. La matrone creuse un trou et enterre le cordon ombilical. Après, elle vous donne un bain chaud avec des feuilles de papaye ainsi que du thé au gingembre à boire. Parfois la matrone fait un trou devant le lit et y met le placenta. Parfois elle brûle, après l'avoir attaché, le reste du cordon ombilical du bébé et fait des prières », raconte une femme qui a de nombreuses expériences avec les matrones. Manque de respect du personnel Les femmes interrogées dans le cadre de cette étude qui ont accouché à l'hôpital universitaire de Mirebalais font état d'un manque de respect du personnel de cet hôpital. Les femmes ont indiqué qu'elles se sentaient maltraitées par les membres du personnel hospitalier durant le travail et l'accouchement. Ils ont condamné le fait que le personnel ne tolère le bruit ou les cris durant l'accouchement, ils font même des blagues sur la souffrance des malades. Cette réalité décrite à l'HUM n'est pas différente, voire pire, dans d'autres maternités. Certains membres du personnel arrivent même à donner des fessées aux femmes qui refusent de respecter les indications durant le travail. Cela laisse un traumatisme qui peut expliquer pourquoi certaines femmes refusent de retourner à l'hôpital après une première expérience. Dans cette étude qui donne la parole aux femmes pour mieux appréhender le problème, une femme est allée jusqu'à opposer l'intimité des accouchements à domicile avec son expérience à l'hôpital, notant que le personnel s'est moqué de sa douleur et l'a ridiculisée. « Quand j'accouche à la maison, personne ne me voit, alors qu'à l'hôpital les gens se moquent de vous. La maison est mieux (rires!) Chez nous, les gens ne m'entendent pas. Ici, les infirmières font de moi un objet de sarcasme. Lors de mon premier accouchement à l'HUM, les infirmières se sont moquées de moi, mais il n'y a eu aucun problème avec l'accouchement en soi. Mais, après une nouvelle grossesse, je pensais que j'allais accoucher à la maison parce que je n’ai pas vraiment aimé l’expérience de l'hôpital, ce n’est pas pour rien que je préfère rester à la maison.» D'autres femmes ont déclaré avoir été jugées par le personnel à cause de leur apparence physique. « Elles ont rapporté que les infirmières faisaient attention aux vêtements des femmes pour se moquer d'elles car elles paraissent pauvres. « Les infirmières sont irrespectueuses généralement envers les plus pauvres, humiliées parce qu'elles ne portent pas de vêtements propres. Certaines femmes n'ont pas assez de moyens financiers, d'autres ont peur à cause de la honte et de l'humiliation des soignants.» Parmi les autres facteurs évoqués dans ce livre, figurent le problème des infrastructures: distance et accès géographique ; les coûts cachés associés à l'accouchement à l'hôpital, notamment pour se préparer à l'arrivée d'un nouveau-né ; le manque d'espace et de lits à l'HUM, etc. Malgré ces difficultés, 70% des femmes consultées à la clinique prénatale de l'HUM dans le cadre de cette étude ont choisi d'accoucher à l'HUM en raison des complications qui peuvent découler d'un accouchement à domicile. Il convient d'augmenter la capacité d'accueil des centres hospitaliers, de standardiser les soins, d'améliorer les conditions soulevées par les femmes comme étant des obstacles à l'accouchement en milieu hospitalier. S'agissant des matrones, les chercheurs pensent « qu'elles pourraient être un pont important entre les approches biomédicales et socioculturelles des soins, encourager les femmes à adopter des pratiques factuelles avant et après la naissance.» Cela peut aider les femmes à sortir d'un dilemme où il faut choisir entre recevoir le soutien physique et émotionnel des matrones lors d'accouchements à domicile ou recevoir des soins obstétricaux modernes dans des établissements équipés pour traiter les éventuelles complications lors de l'accouchement. Une collaboration entre matrones et sages-femmes au niveau des établissements peut améliorer l’utilisation des établissements de santé par les femmes. Ont pris part à cette étude publiée en août 2020 les chercheurs Maxi Raymondville, Carly A. Rodriguez, Aaron Richterman, Gregory Jérôme, Arlene Katz, Hannah Gilbert, Gregory Anderson, Jean-Paul Joseph, Molly F. Franke, Louise C. Ivers.