Le Nouvelliste
Marie-Alice Lemaire, source d’inspiration pour les amants de l’art culinaire
Oct. 19, 2020, midnight
Sans conteste une référence dans le domaine de la pâtisserie en Haiti, Marie-Alice Mathieu Lemaire (Madan Lemaire) est celle qui a posé sur notre terroir la première pierre dans l’extravagance des créations dans ce secteur. Et pourtant celle qui était un nom connu dans le monde des gâteaux n’est pas tombée dans un moule, ni même une marmite quand elle était petite ! Yayie a en effet atterri dans l’art culinaire de la manière la plus inopinée qui soit. Sa mère, Simone Grant, institutrice, avait décidé que son unique enfant serait médecin, ce qui était complètement en dehors des plans de Marie-Alice qui rêvait d’être ingénieur. Elle a quand même dû se plier aux exigences de sa mère et c’est ainsi qu’elle a entamé des études en médecine qu’elle abandonnera en cours de route. Cependant, ayant eu le temps de cumuler un grand nombre de cours, elle deviendra dans un premier temps technicienne de laboratoire. Poursuivant son rêve et ayant plusieurs cordes à son arc, elle change de carrière et sort de l’université avec une spécialisation en ingénierie textile. Nous sommes aux États-Unis d’Amérique, c’est l’été, et une cousine vient passer les vacances chez la mère de Yayie à Philadelphie. Pour qu’elle ne s’ennuie pas et parce que, en ce temps-là, il fallait que les filles apprennent les principes d’économie domestique, la cousine est inscrite à une école communautaire pour y suivre des cours de cuisine. Cette dernière ne parlant pas un mot d’anglais, Marie-Alice, pour se rendre utile, s’inscrit également à des cours de pâtisserie… C’est à Philadelphie qu’elle rencontre celui qui sera son époux, Eddy Lemaire, qui l’avait surnommé «Luz» parce que, disait-il, Yayie était une lumière, sa lumière. Les trois filles qui naissent de cette union sont envoyées en Haiti aux soins de la grand-mère qui était retournée au pays. À la fin de 1983, voyant combien les enfants sont heureuses, Yayie décide de rentrer s’y établir également. Elle reprend le chemin de l’école, et on la retrouve aux cours de comptabilité Maurice Laroche, puis aux cours de photographie avec Émeline Désert. Elle prêtera ses services à la Brana, la Minoterie et SGS dans un premier temps. Dans le couple, Yayie est celle qui planifie et gère. En 1985, elle décide de transformer la maison familiale en pâtisserie, et c’est parti ! Tout le monde était impliqué : monsieur le mari avait pour fonction le graissage des moules, les filles devaient mettre la main à la pâte… Madame Lemaire croyait beaucoup dans le travail. Autoritaire et indépendante, elle se défendait en arguant que c’était dû à son perfectionnisme. Très équilibrée, elle savait également se détendre et à plusieurs reprises, les filles ont vu leurs parents rentrer d’un bal heureux et, fatigués, enfiler leur tablier parce qu’il y avait des commandes à respecter! Pour formaliser la pâtisserie, Yayie l’a appelée «Foligourmand», et à l’époque, c’était la référence. Marie-Alice pratiquait l’architecture dans sa cuisine également et on lui doit les créations les plus extravagantes, entre autres les fameux gâteaux en forme de grotte ou les grandes poupées debout pour des communions. Pour le mariage de sa benjamine, Tanya, Marie-Alice a confectionné plus de deux douzaines de gâteaux ! Qui était plus touche-à-tout que cette grande dame ? En plus de ses fourneaux, on la retrouve également derrière sa machine à coudre pour confectionner les tenues qu’elle portait ainsi que celles de ses trois filles. C’est elle qui a dessiné les robes de mariée d’Allison et de Tanya. Yayie avait souhaité avoir des garçons, mais le sort en avait décidé autrement. En 1990, elle informe sa famille que le fils qu’elle avait appelé de tous ses vœux était finalement trouvé et adopté, et c’était à qui gâterait davantage Stanley qui était accueilli dans le foyer avec le plus grand bonheur. La pâtisserie change de nom, elle s’appelle désormais CulinARTS (ARTS pour la première lettre du prénom de chaque enfant : Allison-Régine-Tanya-Stanley) 2010… La famille est indemne, mais le fruit de toutes ses années de dur labeur et de sacrifices se retrouve sous les décombres… Yayie déclare : « J’ai tout perdu, mais je ne vais pas abandonner pour autant ! » Elle s’est battue pendant huit longues années avant de pouvoir rouvrir son entreprise, et dans le tourbillon de ses autres activités durant cette période d’attente, Yayie a pris le temps de créer, d’expérimenter et d’améliorer ses produits. Quand, finalement, le bâtiment flambant neuf de PANOU Pâtisserie a été inauguré, le public a pu apprécier le matériel et les ustensiles dernier cri et toute une gamme de nouveaux produits. Mais quelles étaient donc ces activités auxquelles s’adonnait madame la Fourni pendant ce temps d’attente ? Elle ne déposait pas son arc, et la nouvelle corde était l’artisanat. Madame Lemaire s’était lancée dans l’art de la récupération. Elle nous laisse, entre autres belles choses, des bouteilles peintes, des patrons pour sacs à main et autres accessoires. Marie-Alice était très sévère et stricte dans l’éducation de ses enfants. Pourtant, quoique très rigoureuse, elle attirait les amies de celles-ci, et laisse donc orphelines un tas de filles de cœur. Sur la liste des condoléances figure le nom de la ''nanny'' des enfants qui témoigne, parmi tant d’autres, qu’elle doit absolument tout à Yayie. Elle raconte qu’elle a même pu ouvrir une école de cuisine grâce à l’appui de son ancienne patronne. Discrète comme elle seule, il a fallu son départ pour qu’on découvre les nombreux bénéficiaires de son grand cœur et un registre d’allocations mensuelles pour des personnes démunies. Pour Yayie, rouvrir la pâtisserie était une mission, non pas parce que son business était une source de profits, mais parce qu’il était générateur des billets qui rempliraient les enveloppes secrètes à l’intention de ses protégés. D’ailleurs, le dépôt de provisions de la maison familiale se désemplissait davantage en faveur des nécessiteux que pour les besoins de sa famille. Un artisan lui offrait un produit au coin d’une rue, le travail lui plaisait et, hop! il allongeait la liste des adoptions de Yayie ! La pâtisserie recevait des stagiaires et la propriétaire s’assurait de leur payer un salaire. On gardera de Marie-Alice le souvenir d’une personne spontanée, respectueuse, franche, rigoureuse et directe, qui avait le profond souci du travail exécuté dans les normes. Un regard d’elle suffisait pour rappeler à l’ordre. Toujours bien mise, perchée sur des talons et maquillée avec classe, madame Lemaire ne se départait jamais de son large sourire. Lorsque j’ai demandé à ses filles si elle savait se fâcher, j’ai appris que lorsque cette chère dame se mettait en colère, elle passait toute sa rage sur la porte de sa cuisine et jamais ailleurs ni sur personne. Yayie était une pro en mathématiques, elle adorait les chiffres et ne préparait aucun plat sans recette. Elle avait une mémoire prodigieuse et se rappelait absolument tous ses clients. Elle aimait les défis et poussait toujours ses enfants et son entourage à se surpasser. Perfectionniste, madame Lemaire n’admettait pas que l’une de ses enfants puisse être régulièrement première de sa classe : elle la changeait d’établissement ! Perpétuelle insatisfaite, elle n’admettait pas qu’on lui sorte une phrase commençant par «j’ai pensé que…». Marie-Alice a toujours profondément aimé ses amis, en dépit des trahisons et des coups bas dont elle pouvait être victime de certains. Elle prenait le temps de partager régulièrement des conseils, des blagues, des nouvelles politiques avec ses contacts sur WhatsApp. Elle était ouverte, et c’était un plaisir de commenter ou discuter avec elle. Elle défendait ses opinions et positions et reconnaissait de bon cœur ses erreurs de jugement ou de pronostic. Elle est partie avec la tête pleine de rêves et de projets, sans être satisfaite de ses réalisations, en grande perfectionniste qu’elle était. Elle a cependant bien clôturé sa journée. Son bon ami, le chef Gérard Térilien, est confiant que la relève est entre de bonnes mains, vu que la descendance de Yayie est déjà pénétrée de la philosophie de celle-ci. Il est convaincu que la signature de Yayie continuera d’imprégner les produits, que la même convivialité continuera dans l’entreprise et enjoint les filles à se mettre au boulot avec foi et courage, comme leur mère. On estime toujours prématuré le départ de ceux qu’on aime. Marie-Alice nous devance sur ce chemin que nous emprunterons tous un jour, mais la belle optimiste qu’elle était nous laisse sa devise préférée qui était «Le meilleur est en route !» Puisse cette vision du meilleur nous fortifier et nous encourager en ces jours sombres à maintenir vive la flamme de l’espoir. Pars en paix, Yayie ! Nous continuerons à déguster nos douceurs avec ton rire limpide dans nos tympans et ton souvenir précieux dans nos coeurs.