Le Nouvelliste
Culture et légende rurales : À la rencontre des habitants de Forêt des pins
Oct. 26, 2020, midnight
Il est 11 heures du matin. Le soleil cache encore ses rayons. Seules les brumes ont le secret des lieux. Pourtant tout bouge à Savann-Lay, un grand marché situé à trente minutes du Parc national naturel de Forêt des pins (unité II). Ici, à plus de 800 mètres d’altitude, la vie s’intensifie. Les légendes sont vivantes et les modes de vie pittoresques, dans cette localité qui abrite la plus grande couverture forestière du pays. Chaque lundi ramène le jour du marché. Comme d’habitude, Prévil Pierre Léon s’installe ce matin pour vendre un peu de tout. Des cuvettes, du riz et du ciment sont exposés sous son abri de fortune. Si Prévil a pris quelques rides, ses souvenirs restent intacts. En attendant ses clients, il évoque avec passion les coutumes et les principales activités de sa communauté. « Dans les années 80, quand je venais ici, il n’y avait que des chaumières. Mais ce qui a surtout bercé mon enfance, ce sont les nombreux parapluies. Il y en avait de toutes les couleurs», s’est remémoré Prévil. En dépit du spectacle magnifique qu’offrent ces parapluies, le vent n’est pas toujours clément avec elles. « Parfois le vent démolit tout et la pluie arrose sans mesure les marchands », affirme Prévil avec un léger sourire aux lèvres. Personne ne fait attention au froid. Pourtant, la température peut être tellement basse qu’il neige en hiver sur le bourg. Pour rester sûrement au chaud, Saint Charles Pierre Melius porte un pull-over noir et une casquette kaki. Avec un carnet et une plume en main, il passe des instructions à un jeune homme. Melius est l’un des responsables administratifs du marché. Très sollicité, il se débrouille pour assurer la bonne marche des activités commerciales. « Selon les chiffres disponibles, plus de 1500 marchands vendent ici », indique Melius. « Beaucoup d’entre eux se rendent jusqu’à Croix-des-Bouquets pour s’approvisionner », ajoute-t-il. À l’instar de Prévil, Pierre Félix a grandi au milieu de la forêt. « C’est ici que j’ai eu tous mes souvenirs d’enfants. Je me souviens encore des fois où je me cachais sous les pins quand les avions passaient par-dessus nos têtes », avoue Félix, cultivateur âgé de 68 ans. Après un brusque silence, il admet sa nostalgie pour l’époque où il y avait des pins partout. D’ailleurs, il n’est pas le seul. « Autrefois, il faisait très noir, même ici où se trouve le marché. Il y avait beaucoup de pins, la forêt était plus dense », déclare Melius avec le même regret. Pour ceux qui se rendent pour la première fois au Parc national naturel, le marché est un signe indiquant qu’ils sont sur la bonne voie. Le sentier est rocailleux. Mais la verdure et l’éclat des pins qui enclosent le chemin soulagent sans doute le voyageur épuisé. De plus, l’envol de l’oiseau est aussi fascinant que la brise frôlant les joues de l’aventurier qui s’arrête en route pour contempler la nature. En fait, dans la forêt des pins défilent près de 28 espèces d’oiseaux, dont le caleçon rouge, la caille, le ramier, la perruche, la corneille et le fameux ouanga-négresse. La région est donc faite de curiosité et de calme.Toutefois, la nature fait parfois des caprices : il convient dès lors de rester sur ses gardes, la tradition le veut. La curieuse histoire du brouillard transporteur Dans la forêt des pins, les brouillards vagabondent. Les nuits et les matinées sont, pour la plupart du temps, décorées de brumes. Pourtant, cette merveilleuse scène peut être un leurre pour emporter le passant indésirable. « Ça arrive souvent ici, tu pénètres les brouillards, tu te perds et tu te retrouves finalement quelque part d’autre », explique Pierre Félix d’un air certain. Dans la forêt des pins, il est de ces brouillards qui bougent, qui transportent. « Dans la forêt, il y a un esprit qui s’appelle Boukan. Il peut prendre la forme qu’il désire. Quand il ne veut pas qu’on s’approche trop de lui, il crée beaucoup de brouillard pour égarer les passants », confirme Jean Exael Jean Examond, guide touristique dans la forêt des pins. Même les enfants connaissent l’existence des brouillards transporteurs. Carries Ezéchias a dix ans. Il est fils de garde forestier. Ezéchias passe beaucoup de temps sous les pins. Toutefois, à cause de Boukan et des autres esprits, il y a certains recoins de la forêt qu’il évite à tout prix. « Après cinq heures du soir, si tu te trouves aux confins de la forêt, il vaut mieux chercher une maison où passer la nuit », conseille Ezéchias. Pour la sauvegarde des patrimoines matériel et immatériel de la zone Selon les scientifiques, le brouillard est un nuage qui se forme à proximité du sol. Il est dû soit au mélange d’air chaud et humide avec de l’air plus froid, soit au contact d’air chaud et humide avec le sol refroidi. Si l’histoire du brouillard transporteur n’est qu’une légende, il fait partie du patrimoine immatériel de la région. « La transmission des faits historiques, des coutumes et des légendes de la forêt des pins doit être assurée », estime Normilus Marcel, jeune professeur d’école communale de la Forêt des Pins. En réalité, il existe très peu d’écoles à l’unité II de la forêt des pins. Louis Marie Ginette, membre du Conseil d’administration de la section communale (CASEC) de 2e Belle-Fontaine, affirme que dans sa localité il n’existe aucune école. « Ceux qui ont les moyens envoient leurs enfants en ville tandis que la majorité des enfants restent chez eux », regrette Marie Ginette. C’est d’ailleurs ce constat accablant qui motive les projets de Marcel. « Après avoir terminé mes études secondaires à Croix-des-Bouquets, je ressentais le besoin de revenir à forêt des pins pour partager ce que j’ai appris », explique Marcel.« Mon rêve est de réaliser des études universitaires pour pouvoir apporter beaucoup plus à ma communauté », confie-t-il. En ce qui concerne les patrimoines matériels, on dénombre près 27 sites d’attractions touristiques. Les habitants de la région en sont très fiers. « Parmi nos merveilleux paysages, il y a lieu de citer Cascade-Pichon et le pic la Selle », déclare Prévil d'un ton fier. En outre, Ruche, Ti trou Mare-Rouge, Tête Roche et Tête-Grévin sont de vrais miracles naturels. Afin de préserver ces paysages et de renforcer l’économie ainsi que les compétences locales, le Parc national naturel a mis en œuvre le « Projet d’accompagnement au renforcement de l’écotourisme à forêt des pins (unité II). Avec l’appui financier de la Helvetas et en partenariat avec HaitiRoots, le Parc travaille à la mise en place des meilleures offres écotouristiques de la région. « À bien des égards, le tourisme peut être un outil efficace pour contribuer au développement durable de forêt des pins », affirme Élie Desmarattes, directeur du Parc national naturel. Patrick Erwin Michel