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Le Nouvelliste

Dans les méandres du couvre-feu à Port-au-Prince

May 15, 2020, midnight

« Permis de conduire, monsieur ! » Cette injonction d’un policier est faite mercredi soir à un automobiliste à l’avenue John Brown, communément appelée Lalue, à Port-au-Prince, peu avant 9 heures. Le conducteur écope sur le coup d'une amende de dix mille gourdes pour « violation du couvre-feu ». En dépit des échanges avec les forces de l’ordre, le conducteur rentre chez lui avec sa fiche de contravention. Sans son permis de conduire. Révulsé, le conducteur conteste la motivation de ces policiers qui laissent passer les motocyclistes pour ne s’en prendre qu’aux automobilistes. S’amène un journaliste. Il aura droit de rentrer chez lui avec son permis de conduire après avoir montré le laissez-passer délivré par le ministère de la Culture et de la Communication. Ce document fait souvent l'objet de tensions entre journalistes et forces de l'ordre qui le contestent. Le journaliste Georges Allen de radio-télé Caraïbes en a fait les frais récemment. Le journaliste a été tabassé puis emmené au commissariat de Delmas, menottes aux poignets. Cette fois-ci, tout se passe bien. Le laissez-passer est "reconnu" par les agents. Alors que les policiers distribuent des contraventions aux automobilistes à Lalue, des marchands de fritures et de bière gèrent tranquillement leur commerce à quelques encablures. Sans la moindre inquiétude. Un peu plus loin, au Champ de Mars, la plus grande place publique et la plus animée du pays en temps normal, plusieurs dizaines de personnes sirotent encore leurs gorgées de bière. Le couvre-feu n'est effectif que par endroits. Dans les grandes artères. À Delmas, Pétion-Ville... ou encore à Lalue. À Delmas, la police est présente tous les soirs en grand nombre pour faire respecter le couvre-feu. Même le ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales et le Bureau du secrétaire d’Etat à la Sécurité publique se mêlent de la partie. Certains conducteurs ont même déjà passé une nuit en garde à vue dans un commissariat. Le Premier ministre Joseph Jouthe l’a confirmé récemment. Des gens rencontrés dans les rues, dans les bars à l'heure du couvre-feu, étaient arrêtés. Ils tentaient de «se suicider», avait indiqué le Premier ministre quand on lui questionnait sur l'infraction commise par ces personnes. Dans plusieurs coins à Delmas, des restaurants fonctionnent. Certains discrètement. Quelque part à Delmas 33, ils sont plusieurs dizaines chaque soir, même après 10 heures, à s'amuser, au son de la musique, sur les trottoirs d'une rue. À environ deux cents mètres des policiers qui punissent les conducteurs dits récalcitrants. Depuis le premier jour du couvre-feu, au bas Delmas, non loin du carrefour de l'aéroport, les marchands de spaghetti, de sandwiches qui desservent habituellement les affamés de dernière heure ont été priés par la police de quitter les trottoirs de la route principale pour se mettre un peu plus "à l'intérieur". À l'abri des regards. À 10 heures du soir, ces restaurateurs fast-food continuent encore de servir leurs clients, dont des policiers.  À Bas-Peu-de Chose, Carrefour-Feuilles, Martissant et dans des villes de province, le couvre-feu n’existe que de nom. De même que le port obligatoire du masque dans les lieux publics qui n'existe que sur le papier. Comme les promesses.